INTERVIEW

Interview est un conte de noël, édité chez LULU au sein d'une compilation publié par le groupe 746.

Ce recueil peut être acheté ou téléchargé gratuitement. Suffit de cliquer ICI !



INTERVIEW


- Bonsoir. Je tiens tout d’abord à vous remercier pour l’exclusivité que vous nous avez accordée. Vous ne donnez jamais d’interview. Pourquoi avez-vous décidé ce soir de vous adresser à la population ?

- C’est moi qui vous remercie de me donner la parole. J’ai voulu, en m’exprimant à votre micro ce soir, sensibiliser les téléspectateurs à ce qui n’est plus une menace, mais déjà une catastrophe. Le réchauffement de la planète n’est pas un risque à telle ou telle échéance. C’est un fait tangible, c’est une certitude. Le réchauffement est bel et bien amorcé et ses effets ont déjà des conséquences irréversibles.

- Par exemple ?

- La banquise fond. Le grand nord n’est plus cette immense étendue blanche que nous avons tous connu. Il s’agit désormais d’une steppe désertique, d’où la vie s’efface doucement faute d’avoir eu le temps de s’adapter.

- Quelles sont les conséquences concrètes de ce changement ?

- Il n’y est plus possible de se déplacer à ski, en motoneige ou en traîneau. Les livraisons ne sont donc tout simplement plus possibles et j’ai dû délocaliser la production.

- Que deviennent les ouvriers ? Le chômage ?

- Il doivent se rendent à l’évidence. Leur outil de travail est condamné. Ils ont donc finalement accepté de continuer à collaborer au sein de nos nouvelles unités de production. Je leur ai octroyé une prime et les ai nommés contremaîtres. Chacun d’eux a désormais sous sa responsabilité une cinquantaine d’ouvriers au moins. C’est une sorte d’ascenseur social ; transformation du négatif en positif…

- Où sont implantées vos usines désormais ? En Europe de l’Est ?

- Non. Principalement en Chine et en Inde. Les coûts de production y sont plus modestes et donc avantageux car les ouvriers travaillent jusqu’à quinze heures par jour pour un bol de riz quotidien et trois euros mensuels. La réglementation du travail y est assez souple et les syndicats peu présents. Toutefois, nous prenons en compte leur âge moyen et ne manquerons pas de leur offrir une prime de fin d’année.

- A combien ce monte cette prime ?

- Il ne s’agit pas d’argent car ils n’en ont pas de notion précise. Nous leur offrirons tout simplement une partie de notre production. Cela permet également d’écouler les rebuts ou les articles non conformes aux normes. Là-bas, ce n’est pas un problème, et c’est tant mieux car ça permet de rendre ces enfants heureux. Le bonheur des enfants, c’est ma priorité, depuis toujours, vous le savez.

- Ces enfants ne sont-ils pas exploités ?

- Bien sûr que non ! Ces pays se sont développés à un rythme infernal. La conséquence, c’est une consommation d’énergie énorme, au mépris des réglementations internationales de préservation de l’environnement. Ce sont en grande partie les rejets de CO2 qui en découlent qui ont fait fondre la glace de Laponie. Il est donc juste qu’en quelque sorte, ces pays en assument les conséquences tout en en récoltant les fruits. Alors autant surfer sur cette vague de croissance en donnant du travail à ces pauvres gens…

- Je vous trouve quelque peu cynique, vous pensez vraiment ce que vous dites ?

- Evidemment. Je suis tout à fait sincère. Je ne suis pas cynique, je suis tout simplement lucide. J’ai une entreprise à faire vivre et à développer. Mes clients occidentaux vous savez, en sont bien aise. Ce sont eux qui sans vergogne nourrissent une demande toujours plus forte. Mon rôle de chef d’entreprise est de la satisfaire, en ajustant l’offre.

- Certes, mais ne sortons nous pas dans ce contexte de votre mission initiale? Cela ne vous pose pas de problème d’éthique ?

- Bien sûr que non. Mon rôle est de rendre les enfants heureux, et si possible, leurs parents aussi. J’ai souvent été présenté comme un philanthrope, comme un ami des enfants. Erreur ! Le bonheur des enfants, c’est l’objet commercial de cette multinationale, pas une fin en soi au sens philosophique. Que ce soit bien clair !

- Vous pouvez préciser ?
- Je travaillerai au bonheur des enfants tant que la situation économique et écologique le permettra. Mais, si la situation l’exige, afin de ne pas sacrifier cette entreprise et ses milliers d’emplois, je serai prêt à me lancer sur les chemins de la reconversion.

- Dans quel domaine ?

- Je l’ignore puisque heureusement nous n’en sommes pas là. Toutefois, j’explore quelques pistes afin de ne pas être pris au dépourvu le cas échéant.

- Lesquelles ?

- Les ventes d’armes, évidemment ! Déjà, dans de nombreux pays, des milliers d’enfants qui n’ont jamais reçu le moindre jouet arborent fièrement des fusils d’assaut. Ce secteur va très probablement prendre un nouvel essor.

- Et ça ne vous choque pas ?

- Pas le moins du monde, l’homme préfère l’esclavage et la guerre au rire des enfants, je n’y peux rien.

- Mais vous, personnellement ?

- Si j’étais homme je serai inévitablement mauvais. Heureusement, je viens d’un autre monde, et, si vous le permettez, je vais de ce pas y retourner car là-bas, les enfants rient, ils chantent, ils jouent, et surtout, ils ne grandissent jamais.

- C’est un monde merveilleux ! Où se cache-t-il ?

- Sous ma barbe blanche, au fond de ma hotte, allez savoir !

- Vraiment ?

- Non… C’est un monde de paix, un monde effectivement merveilleux et qui le restera car il est inaccessible puisque enfoui au plus profond de l’imagination des enfants…

- Papa ! Papa !

- …..

- Papa ! Réveille-toi ! Le Père Noël est passé ! ! !

Stéphane THOMAS – Octobre 2007
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Dernière mise à jour de cette page le 07/12/2007

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