JOURNAL DE BORD HAÏTI - DECEMBRE 2008

COMME UN AIR D’AFRIQUE

 

 

 

HAÏTI du 30 novembre au 6 décembre 2008 

 

 

 

Dimanche 30 novembre

 

Ce matin, nous partons avec la compagnie régionale et avons une longue escale en Guadeloupe avant de prendre un vol pour Port au Prince dans l’après-midi, cette fois sur la compagnie nationale. Il nous faut donc récupérer nos bagages et les réenregistrer. Malheureusement, nos valises ne se présenteront jamais sur le tapis et, bien évidemment, il n’y a personne au service bagages. Nous téléphonons à la compagnie et finissons par voir arriver une jeune femme pour le moins nonchalante qui nous annonce qu’il n’y a pas de problème. Si nous sommes là, justement, c’est qu’il y a un souci ! Après une heure ou presque de tergiversations, nous voyons enfin arriver nos valises qui étaient allées directement dans l’entrepôt de l’autre compagnie. L’hôtesse chargée de l’enregistrement à Fort de France avait en effet apposé des tags jusqu’à Haïti. Sauf qu’elles n’étaient pas enregistrées ! Après ces émotions, nous nous rendons au restaurant de l’aéroport et nous nous vengeons sur un excellent tagine pays, à base d’agneau – en réalité de la chèvre – accompagné d’ananas entre autres.

 

17H15 heure locale. Notre airbus A320 se pose sur le tarmac de l’aéroport Toussaint Louverture de Port au Prince. Nous y sommes accueillis par le local de l’étape. Malheureusement ma collègue se verra refouler à l’immigration faute d’avoir rempli les imprimés en bleu ou noir, mais en violet ! Heureusement, je lui prête un stylo et la voilà admise. Pour nous rendre à l’hôtel, situé dans le quartier « riche » de Pétion Ville, commune voisine de la capitale, nous cheminons le long de rues défoncées, dans une obscurité totale. Les capacités électriques du pays ne permettent pas en effet de distribuer du courant à l’ensemble de la population. Les quartiers sont donc alimentés à tour de rôle, ce qui n’exclut pas de nombreuses coupures. Seuls les foyers les plus aisés peuvent se permettre de posséder un groupe électrogène et surtout de financer le gazole pour l’alimenter. Les prix des carburants sont ici quasiment aussi élevés qu’en France. Quand on connait le niveau de vie du pays… Pourtant la circulation est dense dans cette agglomération et les véhicules, tous ou presque dans un état de délabrement avancé doivent consommer bien plus qu’ils ne devraient. Les immenses nuages noirs qui s’échappent des pots d’échappement, ajoutés à la poussière font de cette ville une des plus polluées qu’il m’est été donné de visiter. Les gens sont nombreux, très nombreux même dans les rues obscures, éclairés par les seules lueurs des pauvres bougies des vendeurs d’un bric à brac indescriptible. Les gens marchent à même la chaussée, traversent sans crier gare. Le danger est partout. Quelques maisons éclairées nous annoncent que nous nous rapprochons de l’hôtel.

 

Une fois en possession de ma chambre, je découvre sans surprise qu’elle est d’un confort pour le moins spartiate. Pas d’image sur la télévision, pas d’eau chaude, une espèce d’abreuvoir carrelé sert de baignoire, la connexion internet promise ne fonctionne pas. Mais compte tenu de l’état de pauvreté du pays, même dans un des meilleurs hôtels de la ville, je ne m’attendais pas à mieux.

 

Nous nous rendons ensuite au « Quartier Latin », un restaurant au cadre très agréable où nous dégustons qui des lambis, qui des brochettes, qui des langoustes, le tout agrémenté de la douce musique d’un saxophoniste manifestement fan des Montand, Brel et Piaf.

 

 

Lundi 1er décembre

 

Après un petit déjeuner léger qu’il m’a fallu réclamer à cor et à cris tant le service était lent, nous partons vers l’Académie où doivent se tenir nos travaux. Nous y arrivons en avance et installons le matériel. A l’heure théorique du début, un seul des quarante six stagiaires prévus est arrivé. Nous commençons finalement avec quarante cinq minutes de retard et seulement la moitié de l’effectif. Le midi, nous partons manger au « Centre Historique de la canne à sucre ». Il s’agit d’une habitation dans le parc de laquelle sont exposés de nombreux objets servant ou ayant servi à la culture de la canne et à la distillation du rhum. Nous y mangeons simplement avant que je passe au bureau du collègue qui vit à Port au Prince pour enfin pouvoir me connecter quelques minutes à internet.

 

Nous rentrons à l’hôtel en fin d’après-midi après, comme le matin, avoir traversé cette fois de jour une véritable fourmilière humaine. Des milliers d’haïtiens sont dans les rues. Ils déambulent sur les étroits trottoirs ou sur la route. La ville compte plus de deux millions d’habitants – sur neuf au total pour le pays - dont l’espérance de vie est de cinquante trois ans et l’âge médian dix huit ans. Les femmes ont cinq enfants en moyenne. Un projet d’urbanisation décidé par Madame le Premier Ministre oblige les bâtiments à respecter un retrait de deux mètres par rapport à la chaussée. Les habitants doivent donc construire un mur derrière l’existant puis ils abattent le mur d’origine. Ainsi, des tas de pierres et de briques ainsi qu’une poussière indescriptible couvrent trottoirs et chaussées. Compte tenu de la situation économique, on peut penser que des mesures plus urgentes pouvaient être prises.

La plupart des passants qui vont et viennent devant les étals des innombrables marchands de rue, sont chargés d’objets parfois insolites qu’ils portent le plus souvent à même la tête. Certaines femmes transportent des sacs de nourriture qui doivent peser plus de vingt kilos. Des hommes tirent des charrettes remplies de matériaux de sacs de ciment, tels de véritables bêtes de somme. Les rues sont parsemées de trous énormes, les maisons sont soit délabrées soit en chantier. Les gens s’entassent parfois à plus de vingt, au mépris de toute sécurité élémentaire, dans des tap-taps multicolores sur lesquels ont peut lire des slogans à la gloire de Dieu : Dieu est miséricorde, Jésus est amour, l’homme propose Dieu dispose, etc. Dans ce pays indépendant depuis 1804, quand la révolution a poussé Napoléon à quitter le pays, la misère n’est pas un vain mot. Vous la voyez, vous l’entendez, vous la sentez.

 

Vers 19h30, nous embarquons dans le 4x4, indispensable ici, pour nous rendre au restaurant « Mozaik ». Cent cinquante mètres plus loin nous en descendons. Nous aurions bien sûr pu marcher jusque là mais l’insécurité est telle – en particulier les risques d’enlèvements – qu’il n’est pas question de se promener dans les rues, même sur une courte distance. D’ailleurs le collègue est armé en permanence et évite de s’engager dans un carrefour encombré si l’issue n’est pas garantie. La présence de la MINUSTAH, Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti, installée depuis 2004, au départ pour six mois, a toutefois permis de rétablir un certain ordre et de diminuer la violence. Pourtant quelques gangs continuent d’enlever régulièrement des ressortissants étrangers, qu’ils torturent par exemple en les laissant dans une piscine avec de l’eau jusqu’à la poitrine, ce qui les empêche de s’asseoir. Un enfant de onze à qui ses ravisseurs venaient d’annoncer qu’ils allaient l’exécuter s’est vu proposer le choix entre la strangulation et l’égorgement. Le petit a choisi d’être étranglé. Il a été abandonné ensuite, laissé pour mort, sur la Place des Miracles où il a été retrouvé vivant et sauvé. Une femme a été battue, violée à plusieurs reprises avant d’être criblée de balles…Les quartiers autour de Cité soleil restent interdits malgré cette légère amélioration, c’est la zone rouge. La zone jaune quant à elle délimite des quartiers à éviter mais où il est toutefois possible de circuler. Nous passons à table après avoir pris l’apéritif dans un salon très joliment décoré, ce qui n’empêchera pas le collègue de passer au travers du canapé en s’asseyant ! Nous choisissons des crevettes à la thaïlandaise, de la langouste tamarin, des côtes de bœuf arrosées d’un malbec argentin. Le tout est parfait. Le contraste entre la misère ambiante et la qualité des restaurants est saisissant. Bien entendu, ces établissements ne sont pas accessibles à la population locale qui devrait dépenser un mois de salaire pour s’offrir un repas.

 

 

Mardi 2 décembre

 

La journée se déroule sans incident à l’exception des caprices de l’ordinateur qui ne reconnait plus le vidéoprojecteur, à moins que ce ne soit l’inverse. Qu’à cela ne tienne, nous changeons d’ordinateur et ouf, tout rentre dans l’ordre.

 

Nous avons comme hier soir rendez-vous à 19h30 pour aller manger. Nous nous garons devant le « cascades fusion » et entrons d’un établissement au décor pour le moins surprenant : plusieurs cascades, de nombreux aquariums et des tableaux représentant des roses ou des anthuriums plus vrais que nature. Je choisis un filet de bœuf au roquefort après avoir longuement hésité avec les crevettes à la sauce locale. Je me réserve pour demain car nous retournerons au Mozaik. Nous sommes moins nombreux à table qu’il y a de serveurs. Il parait que c’est toujours ainsi et que ce restaurant pourrait donc se livrer au blanchiment de l’argent de la drogue. A 22h30, repu et fatigué, je me couche enfin.

 

 

Mercredi 3

 

Le petit déjeuner est pire que d’habitude. Non pas que ce soit mauvais, non, mais le serveur est encore plus mou que les jours précédents et il nous faut attendre une bonne demi-heure pour voir enfin arriver nos œufs et notre bacon ! Nous partons à l’Académie et terminons peu après midi. Notre collègue nous emmène alors au sommet d’une colline qui domine la ville et la baie. La vue est magnifique et per met de réaliser à quel point cette cité est immense. Au nord de l’aéroport, nous apercevons le quartier de Cité Soleil. Au loin, vers l’est, c’est la République Dominicaine. A l’ouest nous devinons l’île de la Gonâve, plus étendue que la Guadeloupe. Il est quatorze heures quand nous arrivons enfin au restaurant « Olofson », où ont séjourné Graham Greene, Hemingway et Mick Jagger entre autres. L’endroit est étonnant, parsemé de divers objets vaudous. Nous retournons ensuite à l’hôtel après nous être arrêtés dans un magasin d’artisanat ou l’on trouve des sculptures sur pierre, des tableaux naïfs, des broderies vaudous et divers bijoux de plus ou moins bon goût. L’eau chaude est enfin au rendez-vous et j’en profite pour prendre une longue douche pour me débarrasser de cette inévitable couche de poussière grasse. Nous avons d’ailleurs tous la gorge irritée.

 

Comme chaque soir, nous avons rendez-vous à 19h30 et nous retournons comme prévu au Mozaik. Nous y buvons l’apéritif au salon, juste à côté d’une délégation du Comité International de la Croix-Rouge qui manifestement fête son départ. Une fois à table, je m’aperçois en parcourant la carte qu’un couscous marocain est proposé le mercredi. Je ne résiste pas, j’oublie les crevettes à la thaïlandaise. Bien m’en prend car le couscous est délicieux. Sauce thaï, couscous, oui, nous sommes bien à Pétion Ville, en Haïti.

 

 

Jeudi 4

 

Comme chaque matin, je suis réveillé tôt par l’agent qui règle la circulation dans la rue adjacente en sifflant sans discontinuer ou presque. Au petit déjeuner, toujours aussi lent, toutes les tables ou presque sont occupées par des couples d’adoptants accompagnés de leur enfants, tous radieux. Une fois que les enfants leur sont remis, souvent après plus de deux années de procédure, ils doivent attendre les papiers officiels haïtiens avant de pouvoir les emmener dans un monde meilleur. Il s’agit d’orphelins ou d’enfants abandonnés par leur parents qui, ne pouvant les nourrir, les confient à un destin plus favorable. Au moment d’aller se changer, ma collègue ne parvient pas à ouvrir la porte de sa chambre. Les passes des employés ne sont pas plus efficaces et ces derniers sont contraints de démonter la porte ! Nous arrivons sur le lieu de notre formation et commençons à brancher le matériel. Malheureusement, le vidéoprojecteur refuse cette fois obstinément de s’allumer et ma collègue doit travailler à l’ancienne, une craie à la main face au tableau noir. Le reste de la journée se déroule sans incident.

 

Le soir, nous mangeons chez une magistrate en poste à Port au Prince. Nous sommes accueillis très simplement, mais un des convives n’étant pas dans l’état d’esprit qui est le nôtre habituellement, nous passerons une soirée qui ne restera dans les annales que grâce à quelques réparties désagréables et quelques piques somme toute bien envoyées. Cet individu ne m’adresse pas la parole de la soirée. Je lui en sais gré.

 

 

Vendredi 5

 

Le serveur du petit déjeuner n’en finit pas de nous étonner. Au lieu d’apporter les œufs de ma collègue qui les attend depuis plus de trente minutes, celui-ci nous sert trois jus de fruits supplémentaires qu’il nous enlèvera un peu plus tard… A onze heures, la cérémonie de clôture, très bon enfant, très agréable  se termine sur l’arrivée d’une armada de journaliste radio et TV à qui je n’ai pu refuser deux longues interviews qui m’ont donné l’occasion de dire beaucoup de bien sur nos stagiaires. A douze heures cinquante, nous arrivons avec vingt minutes de retard à la résidence de l’Ambassadeur, magnifique maison coloniale qui se dresse au cœur d’un parc somptueux. Le repas est excellent mais je n’y touche pratiquement pas faute d’appétit d’une part et pris d’un léger malaise d’autre part à cause de la chaleur, de la veste, de la cravate ou peut-être des gaz d’échappement respirés pendant le long trajet dans les embouteillages inextricables de « Potopwins ». Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons dans l’échoppe d’un « Bosmétal », artisan qui modèle des objets à partir de plaques de métal qu’il découpe avant de les peindre, ou non. De nombreuses pièces représentent des geckos ou des soleils. Nous arrivons à l’hôtel en milieu d’après-midi. Je m’accorde un peu de repos avant de retrouver les collègues sur la terrasse car il n’est bien entendu toujours pas question de sortir à pied.

 

Le soir, nous nous retrouvons au « Quartier Latin » où, une fois de plus nous régalons avec des crevettes et autres filets de bœuf. Nous apprenons par le collègue que dans la journée, un commissaire de police corrompu a été incarcéré et qu’un autre policier qui prenait son déjeuner dans un restaurant a été reconnu par les membres d’un gang de Cité Soleil. Ils l’ont lynché sur place…

 

 

Samedi 6

 

Une mauvaise nouvelle, arrivée de façon abrupte vient ternir ce séjour. Sonné, je boucle ma valise et vers midi, je pars pour l’aéroport. A quinze heures l’avion décolle et m’emmène, pensif, vers ma prochaine destination, San José.

 

 

 

L’insécurité qui règne en Haïti et qui vous contraint à vivre libre dans une « prison », la misère immense dans laquelle pataugent les haïtiens ne peuvent laisser indifférent. Toutefois, le comportement souvent individualiste et peu respectueux des lois de la population peut amener à réfléchir sur les causes réelles qui ont conduit le pays dans cet état de délabrement total. Si on ajoute à cette problématique la corruption omniprésente jusqu’aux sommets de l’Etat, du moins jusqu’au renversement du trafiquant de drogue qu’était Aristide, il y a de quoi être très pessimiste sur l’avenir de ce pays où il n’y a même plus d’arbres sur le flanc des collines, ce qui provoque des glissements de terrain meurtriers en cas de fortes pluies, où l’on continue de surélever des bâtiments malgré l’effondrement d’une école le mois derniers – 95 morts – puis d’un autre cinq jours plus tard, qui n’a heureusement pas fait de victimes et a donc été passé sous silence par la presse, où la population vit ou plus exactement survit dans le chacun pour soi et dans l’immédiateté. Je suis content d’avoir pu constater cette situation de visu, je suis content d’avoir quitté ce pays. Je n’ai aucune envie d’y retourner…

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 21/12/2008

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