JOURNAL DE BORD CHILI - OCTOBRE 2008

 

 

ELLAS DANZABAN SOLAS

Santiago du Chili - du 11 au 18 octobre 2008

 

 

 

 

Samedi 11

 

Le vol se déroule sans souci jusqu’à La Havane ou nous disposons de trois heures avant de prendre notre correspondance. Nous attendons trente minutes avant de récupérer nos bagages puis nous franchissons l’immigration et faisons la queue pendant une heure avant d’atteindre le comptoir d’enregistrement. Nous avons donc finalement juste le temps d’avaler un sandwich. L’un d’entre nous a la chance d’être surclassé ce qui lui vaudra quelques mises en boite, d’autant qu’une employée zélée refuse de considérer l’ensemble des bagages des autres pour la limite de poids ce qui coûtera cinquante dollars d’excédent bagages à la plus lourde de l’équipe, malgré deux poids légers ! A part ce regrettable incident tout se passe bien jusqu‘à Panama ou nous disposons d’un peu de temps pour faire du shopping. Après un long vol de nuit, nous arrivons au petit matin à Santiago, sans savoir à quelle heure : en effet, le passage à l’heure d’hiver a eu lieu la nuit même au Chili, ce qui nous perturbe quelque peu, les pendules étant à l’heure à l’aéroport mais pas la montre de l’hôtesse, manifestement pas au courant du changement.

 

 

Dimanche 12

 

Nous prenons possession de notre chambre vers six heures et nous nous accordons quelques heures de repos bien mérité. Nous partons vers midi pour le centre où nous découvrons la Plazza de Armas et déambulons dans les rues piétonnes avoisinantes avant de nous engouffrer dans un restaurant italien où nous dégustons notre première viande chilienne, savoureuse et copieuse, pour un prix très abordable. Nous poursuivons ensuite notre visite jusqu’au pied du Cerro San Cristobal du sommet duquel une vierge blanche bénit l’immense capitale. Elle rappelle un peu la statue du Christ Rédempteur qui protège Rio depuis le sommet du mont du Corcovado.

 

Le soir, nous choisissons de dîner avec du poisson et des fruits de mer, ce qui ne nous empêche pas de déguster un excellent carmenere, vin rouge issu d’un cépage cultivé au seul Chili, longtemps confondu avec une autre variété décimée par le phylloxéra au siècle dernier.

 

 

Lundi 13

 

Le lever est difficile. Il n’est que 6H15 et le manque de sommeil de la nuit précédente se fait sentir. Nous prenons un petit déjeuner frugal avant de quitter l’hôtel à 8H30 car nous sommes attendus à 9H pour le début de la conférence. En fait c’est l’accueil qui est prévu à partir de 9H et nous attendons une heure avant que les débats commencent, en présence du Général commandant les carabiniers et de l’Ambassadrice de France. Au déjeuner, nous faisons la connaissance d’Enrique, francophile et francophone qui a épousé récemment une champenoise. Il nous raconte sa romantique demande en mariage, formulée sur l’Ile de Pâques, ainsi qu’une chasse au trésor qui se terminera pour sa dulcinée par la découverte grâce au GPS, de deux alliances qu’il avait cachées dans un recoin de l’île lors de son précédent passage !

 

L’après-midi, je dois me rendre à l’aéroport pour assister à une autre conférence. Un chauffeur devait me prendre à 14H30, mais ne s’est finalement présenté qu’une heure plus tard, victime des bouchons de Santiago. Dès mon arrivée, on me tend le micro et je lance sans trembler ou presque dans un discours en Espagnol. Je progresse ! Le retour vers l’hôtel me permet d’admirer la Cordillère des Andes éclairée par la lumière particulière d’un soleil presque couchant. A 19h, la réception m’annonce que le van que j’ai commandé m’attend et il ne m’est pas facile d’expliquer que je n’ai rien demandé ! Il s’agit en fait du minibus que les carabiniers nous ont envoyé pour nous amener, en passant devant le palais présidentiel de la « Moneda », jusqu’au restaurant Ocean Pacifico où ils nous invitent ce soir. Le cadre est surréaliste : c’est en réalité un musée installé dans une reproduction très soignée d’un navire militaire. Des centaines d’objets de marine, sextants, gouvernails et autres longues vues, sont disposés dans les différentes salles dans lesquelles des figures de proue représentant des sirènes sont fixées au mur. On y trouve même un casque allemand revêtu de la croix gammée. Si l’Argentine est très italienne, le Chili est très allemand. Les Chiliens portant un nom allemand ne sont pas rares et la mentalité et la rigueur germaniques sont très présentes dans ce pays à l’histoire tourmentée. Le repas est délicieux : nous nous régalons de divers cevice, de crevettes, d’ormeaux et je ne parviendrai pas à finir mon pavé de saumon.

 

 

Mardi 14

 

Ce midi, c’est la France – mon service en l’occurrence – qui offre le repas. Il y aura donc du vin… La conférence se termine à 18H ce qui nous laisse deux heures avant de retrouver Enrique et son épouse. Mais à 19H30 Celui-ci se présente paniqué à la réception de l’hôtel et demande à me voir. Je lui demande ce qui se passe et celui-ci se confond en excuses : son 4X4 est trop petit pour emmener tout le monde, nous serons donc contraints de prendre un taxi. Je lui explique qu’il n’y a aucun problème, mais cette anecdote illustre parfaitement le dévouement et l’hospitalité des carabiniers qui se mettront en quatre pendant tout le séjour pour nous faire passer la meilleure semaine possible. A table, entre fruits de mer, cevice et tilapia, un poisson du pacifique, juste avant de déguster un camembert aux truffes et au miel, la conversation glisse librement sur LE sujet : Pinochet. Enrique nous explique sa vision positive du régime, notamment en ce qui concerne la sécurité et le développement économique. Il ne nie toutefois pas les inconvénients et les excès du régime…

 

 

Mercredi 15

 

Ma collègue est malade. Après recoupement, nous accuserons sans preuve – nous sommes au Chili après tout - les toasts au cevice qui accompagnaient l’apéro de la veille. Je siège donc seul à la tribune officielle et réédite mon discours de l’aéroport. Je m’assieds donc seul également à la table de l’Ambassadrice qui nous invite à sa résidence. J’y suis rejoint par le collègue en poste sur place… lui aussi malade – il avait pris l’apéro avec nous ! – et il n’apprécie donc pas la tarte aux asperges, le poulet farci aux courgettes sur sa purée de pommes de terre douces, ni le parfait au champagne et aux poires. Par deux fois, il quitte la table pour visiter les nobles toilettes de son excellence…  Je ne moque pas de lui car mon estomac n’est pas au mieux non plus, mais il m’épargnera finalement. Après une petite sieste réparatrice, je passe l’après-midi à travailler dans ma chambre qui dispose d’une connexion internet.

 

Je reçois alors un coup de fil : je suis invité par Claudio pour aller assister dans un pub à la projection sur écran géant de l’événement du jour, un match qualificatif pour la prochaine coupe du monde de football. Le Chili reçoit l’Argentine, qu’il n’a jamais battu en quatre vingt trois rencontres officielles, et la dernière victoire, en match amical donc, remonte à 1973 ! Assistant aux premières occasions franches de l’équipe locale, je prédis un premier but dans les minutes qui viennent… et le Chili ouvre le score trois minutes plus tard, dans une ambiance indescriptible : Chi-Chi-Chi- lé-lé-lé, vi-va Chile ! ! ! » hurlent en chœur les nombreux spectateurs. La fin du match est marquée par un suspense terrible, l’équipe argentine reprenant du poil de la bête et se livrant à fond pour tenter d’égaliser. Je rassure mes amis surexcités et tendus en disant que je vais leur porter chance, que ma première visite au Chili serait marquée par la première victoire chilienne sur leur frère ennemi argentin. L’ambiance est indescriptible au coup de sifflet final, et plus tard, tout Santiago sera animée par les klaxons de supporters ivres de joie.

 

 

Jeudi 16

 

La conférence est terminée mais à l’invitation de nos hôtes, nous resterons deux jours supplémentaires. Ce jeudi matin est consacré à la visite d’un gros producteur de vin (40 000 Ha de vignes), Concha y Toro, dont le domaine est implanté à Pirque, au sud-est de la capitale, au pied de la montagne. Le parc est magnifique, immense. Nous y dégustons un carmenere moyen avant de visiter les caves où sont alignés des centaines de fûts bordelais, puis le fameux Casillero del Diablo. Afin de protéger sa production, au siècle dernier, le propriétaire des lieux entreposa son vin dans cette cave et pour le mettre à l’abri des convoitises fit savoir à qui voulait bien l’entendre qu’elle abritait le diable. Une mise en scène adroite permet aux visiteurs de voir le diable et j’ai la preuve qu’il n’y a pas de supercherie car il n’apparait pas sur la photo que j’ai prise… Les dégustations suivantes se révèleront malheureusement décevantes, loin de la qualité des vins chiliens que je connais, en particulier un mélange de trois cépages blancs (Chardonnay – Pinot gris – Pinot blanc) baptisé « trio » et un audacieux assemblage de six cépages rouges dont j’oublie le nom. Aucune importance !

 

A midi, en revanche, les succulentes empenadas et grillades de bœuf, de porc et de poulet sont arrosées d’un excellent carmenere qui rétablira la réputation du vin chilien à sa juste valeur. Nous apprenons malheureusement que la sortie de l’après-midi au « Cadro Verde », l’équivalent du Cadre Noir de Saumur, et annulée. Qu’à cela ne tienne, Enrique et son ami Ramon, lui aussi francophone, décident de nous emmener visiter le Palacio de la Moneda, Palais de la Monnaie, utilisé à son origine comme hôtel des finances, où l'on frappait des insignes sur les pièces Un coup de fil plus tard, nous sommes en route. Nous sommes accueillis par l’officier responsable de la sécurité et la visite peut commencer. Un garde en grande tenue sera notre guide pour une heure d’intenses émotions.

 

Il nous emmène en effet jusqu’à la « Porte 80 » (80 rue Morandé, entrée latérale du palais) par laquelle fut évacué le cadavre de Salvador Allende pendant le coup d’état de 1973. Cette porte, murée aussitôt par Pinochet à été remise en service en le 11 septembre 2003, date anniversaire du bombardement du palais par l’aviation putschiste, par le Président socialiste Ricardo Lagos. Symbole du retour de la démocratie, elle ne s’ouvre qu’une fois par an, le 11 septembre, également jour de la fête nationale. Le garde l’ouvre pour nous, rien que pour nous, et nous la franchirons ! Etonnés, deux employés du palais qui arrivent pour prendre leur service veulent profiter de l’ouverture de la porte, mais se font refouler par le garde ! Quelques instants plus tard, après avoir visité les salons relativement sobres et peu meublés du palais, nous entrons dans le bureau d’où Allende géra la crise – son téléphone est toujours en place ainsi qu’une photo de famille – puis dans le salon voisin où se trouve le canapé bordeaux sur lequel le chef d’état renversé, après avoir combattu l’ennemi un fusil à la main, s’est donné la mort pour ne pas tomber aux mains de la junte militaire. Cet endroit du palais, inauguré le 11 septembre dernier, n’est pas encore ouvert au public. Nous sommes donc les premiers à y avoir accès ! L’émotion est palpable, nous échangeons avec ma collègue des regards qui en disent long. Nous traversons de nouveau un salon où une tapisserie très originale, composée en fils de cuivre, rend hommage au métal qui fit la richesse du pays. Deux gravures représentant le château de Versailles illustrent la fraternité de toujours avec la France. Enfin, de retour au poste de garde, nous y apprenons que le mobilier, fauteuils et bureau, est celui du dictateur décédé le 10 décembre 2006, et qui reçut souvenons-nous les honneurs militaires tandis que les drapeaux étaient mis en bernes dans les casernes. Ceci n’a rien d’étonnant quand on sait qu’aujourd’hui encore plus de quarante pour cent des chiliens, frappés par la crise économique, regrettent la dictature. Deux semaines avant sa mort, Pinochet déclarait « « Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, ce sont aux autres de me demander pardon, les marxistes, les communistes. »… No comment !

 

Avant de quitter le palais, nous faisons quelques photos avec le garde en grand uniforme, qui n’est pas sans rappeler celui des allemands pendant la seconde guerre mondiale.

 

L’après-midi n’est pas terminé ! Enrique nous conduit ensuite jusqu’au Cerro San Cristobal. Il nous offre le ticket du téléphérique qui après quinze minutes d’ascension nous dépose au pied de la statue de la vierge. De là, nous avons une vue magnifique sur l’immensité de Santiago : peuplée de plus de sept millions d’habitants, soit un tiers de la population du pays. La ville est dominée à l’est par la Cordillère des Andes, aux sommets enneigés, et à l’ouest par la Cordillère de la Côte qui la sépare de l’océan Pacifique et de la région de Valparaiso. Avant de redescendre, nous dégustons une boisson fraiche typique, le « mote con huesillo » un jus de pêche sucré avec des grains de blé et une pêche réhydratée coupée en deux.

 

La journée n’est toujours pas terminée ! Nous passons au centre commercial Parque Arauco pour quelques achats et nous terminons dans un restaurant péruvien où une fois de plus nous dégustons de délicieux poissons et cevice. Nous perdons un peu de temps car la collègue – peut-être un peu par ma faute d’ailleurs – a oublié la carte bleue dans le distributeur. Malheureusement, celle-ci a bien entendu été avalée. Nous tenterons demain de la récupérer. Il est environ minuit quand se termine cette folle et émouvante journée.

 

 

Vendredi 17

 

Aujourd’hui, sur notre proposition, nos adorables hôtes nous emmènent à Valparaiso. Mais avant, nous passons à la banque pour récupérer la carte bleue oubliée. En vain. Nous sommes donc contraints de passer quelques coups de fil ubuesques pour faire opposition. Nous y parvenons enfin, nous voici tranquillisés. En chemin, Enrique nous explique qu’ici, les artères changent de sens de circulation en cours de journée ! Cela parait fou, mais en fait cela permet de fluidifier la circulation vers Santiago le matin, et à l’inverse vers la banlieue en fin de journée. Je ne peux hélas pas assister à la scène forcément étonnante qui a lieu chaque jour au moment où le sens de circulation s’inverse. Sur la route de Valparaiso, le principal port du pays, situé à environ 120 kilomètres au nord-ouest de la capitale, nous découvrons un paysage montagneux assez désertique, où se succèdent de nombreuses collines arides parsemées de vignobles. Nous arrivons en fin de matinée à Vina del Mar, ville voisine, où comme tout le monde nous nous faisons photographier devant l’horloge fleurie. Nous montons ensuite sur la colline, dans un château appartenant aux carabiniers d’où nous jouissons d’une vue magnifique sur la baie. Nous y prenons un pisco sour, l’apéritif national, agrémenté de petits fours, nous y discutons longuement travail – je vous assure ! - puis nous descendons sur Valparaiso où nous sommes attendus pour déjeuner dans un autre « palais », le « Palacio Palindo » où les carabiniers viennent en villégiature. Nous nous rendons ensuite sur le port, puis nous prenons un funiculaire qui nous hisse au sommet d’une colline d’où la vue est également remarquable. Nous parcourons les échoppes d’un marché artisanal où nous sont proposés de nombreux bijoux en lapis lazuli, pierre fine d’un joli bleu opaque que l’on ne trouve qu’au Chili et en Afghanistan. L’après-midi se termine avec la visite du musée de la marine qui nous raconte les célèbres batailles navales du XIX° siècle, gagnées par les marins chiliens aux dépens des péruviens.

 

Nous ne rentrons toutefois pas directement à l’hôtel. Nous repassons en effet par la banque, car pendant notre visite au bord du Pacifique, nos amis ont remué ciel et terre pour nous aider et ont fini par retrouver la carte, devenue hélas inutile puisque nous avions fait opposition. Nous l’essayons pour vérifier, et effectivement, cette fois définitivement, la carte est avalée par la machine infernale. Mais, comme on dit, c’est le geste qui compte. Et quel geste encore une fois !

 

 

Samedi 18

 

Nous avons rendez-vous à l’aéroport à une heure du matin ! Nous y retrouvons l’équipe qui travaillait sur la seconde conférence et nous partons pour une nouvelle nuit sans sommeil. Après six heures trente de voyage, nous nous posons à Panama.

 

Les mots manquent pour remercier comme ils le méritent Enrique, Ramon, Claudio et tous les carabiniers qui nous ont permis de passer cette semaine inoubliable. Toutefois il reste difficile et troublant de visiter ce pays et en particulier le palais présidentiel, sans penser aux atrocités qui ont marqué l’histoire, ou plus exactement l’actualité, il y a quelques années seulement. La démocratie a heureusement retrouvé ses droits et il est bon de penser que les veuves des disparus victimes de la dictature d’Augusto Pinochet ne dansent plus sur la Place d’Armes de Santiago.

 

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Dernière mise à jour de cette page le 09/11/2008

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