NO LLORES POR MI !
Buenos Aires du 31 mai au 7 juin 2008

Samedi 31 mai
Nous partons à l’heure et, très logiquement, arrivons à l’heure un peu plus de trois heures plus tard, à l’aéroport de la Havane, sains et saufs, après un atterrissage « rock’n’roll » : un coup à gauche, un coup à droite, un coup plus haut, un coup plus bas…. Intriguée par les médailles que je transporte une douanière me questionne et nous entamons une sympathique discussion qui attire ses nombreux collègues.
Nous avons cinq heures avant le départ de notre prochain vol mais décidons de patienter à l’aéroport. Une heure et demie avant le départ, nous sommes nommément appelés pour l’embarquement. Nous sommes les derniers ! Nous ne comprenons pas trop mais nous montons dans l’avion. Nous réalisons à cet instant que nous ne devions pas changer nos montres car il n’y a pas de décalage horaire en cette saison. Je devrais le savoir puisque j’étais ici il y a quelques jours ! Si nous avions été en ville, nous aurions raté la correspondance…
Nous voici à bord. Nous attendons dix minutes qu’un orage passe, puis dix autres car l’orage devient de plus en plus violent. Finalement, c’est avec quarante minutes de retard que nous décollons. Nous arrivons à Panama où l’avion attend de longues minutes avant de se garer. Nous avions un peu plus d’une heure, mais il ne nous reste plus que cinq minutes pour attraper le vol suivant : nous courons à travers les salles d’embarquement. Evidemment, la porte 14 est à l’autre bout. Je réalise soudain que cette fois, il y a une heure de décalage. Essoufflés, nous réalisons que nous avons une heure devant nous !
Le dernier tronçon, le plus long, nous emmène sans souci à « Nuestra Señora Santa Maria del Buen Ayre » non originel de Buenos Aires qui signifie « Notre-Dame Sainte-Marie des Bons Vents » : je pense même avoir dormi une heure ou deux ! L’avion se pose au petit matin sur l’aéroport d’Ezeisa, à environ trente kilomètres de la ville. Les employés de piste sont emmitouflés dans leur doudounes, une écharpe sur le visage : la température annoncée est de moins deux degrés. Bigre !
Dimanche 1er juin
En fait il fait beaucoup plus chaud. Le thermomètre doit bien monter à deux ou trois. Nous sommes accueillis par un officier de gendarmerie qui parle un peu français. Nous nous rendons au cercle de la Gendarmeria Nacional, où nous nous installons dans des chambres au confort très spartiate, après qu’elles ont été inspectées, pour notre sécurité : pas de bombe, tout va bien, ni de connexion internet... Entre temps, nous sommes invités à boire un café qui se révèle froid : la fatigue du voyage aidant, le moral commence à plonger.
Nous partons toutefois à la découverte de la ville. Forte de ses quarante huit quartiers la capitale fédérale de l'Argentine en est la plus grande ville et le port le plus important : avec ses treize millions d'habitants, c'est même l'une des villes les plus peuplées d'Amérique du Sud et du monde. Une géante qui cependant n’offre aucun distributeur accessible ni bureau de change ouvert le long de ses rues désertes, en ce dimanche hivernal…
Le moral en prend encore un coup mais nous tenons bons et marchons le long de l’avenue « 9 de Julio ». Après être passés par la place ou se dresse un obélisque, monument emblématique de la ville, nous découvrons successivement la « Plaza de Mayo », avec notamment la « Casa Rosada », siège du Pouvoir exécutif du pays où travaille la présidente de la République, avec son balcon d’où Evita Peron haranguait la foule ainsi que la cathédrale métropolitaine. Puis, après avoir remonté l' « Avenida de Mayo » surnommée « l’axe Civique », nous arrivons au Congrès, siège du pouvoir législatif : après Washington et La havane, c’est le troisième capitole successif ! Devant celui-ci, nous remarquons une copie du Penseur de Rodin. Comme l’original, il réfléchit beaucoup, sans doute pour aider les députés. Nous nous dirigeons ensuite vers la « Plaza Lavalle » où sont regroupées les instances judiciaires. Au fond de la place, un bâtiment ancien se reflète harmonieusement dans les vitres de son grand frère très moderne. Nous continuons jusqu’à la « Plaza San Martin », où le Libertador chevauche fièrement sa magnifique monture. Nous nous y arrêtons pour prendre un petit déjeuner copieux dans un restaurant italien. Nous repartons et nous engageons dans l’ « Avenida Florida », une rue commerçante – la plus commerçante de la ville – où quelques boutiques sont ouvertes. J’en profite pour m’acheter un blouson, le froid persistant malgré la timide apparition du soleil.
Nous prenons à gauche et traversons l’immense « Plaza del Correo » ou se dressera un grand musée dans deux ans, avant de passer devant les locaux de la Préfecture navale. Nous traversons les voies ferrées du tramway et arrivons sur « Puerto Madero » : les anciens docks ont été réaménagés, et, sur environ deux kilomètres, le long des quais du canal, se succèdent de très nombreux restaurants. En face quelques tours modernes abritent des hôtels de luxe, des bureaux ou encore les appartements les plus en vue et donc les plus chers de Buenos Aires.
Nous faisons une pause dans un des meilleurs restaurants du site où nous nous régalons avec, évidemment, une pièce de viande d’environ cinq cents grammes, tendre et gouteuse, servie avec de rares légumes et pommes de terre. Un ré-gal ! Nous repartons, marchons, marchons encore et revenons enfin sur nos pas. Nous atteindrons le cercle, dans la « Calle Paraguay » à 18H30, après près de neuf heures de marche !
Cette longue promenade, nous a permis de découvrir une ville très européenne, riche de nombreux édifices remarquables, qui ressemble beaucoup à Paris, et parait-il à Madrid. Les gens y sont d’ailleurs physiquement européens ce qui s’explique par une très forte immigration depuis le XVIème siècle. D’ailleurs, selon un amusant proverbe, les mexicains descendent des Aztèques, Les Péruviens descendent des Incas, et les Argentins descendent… du bateau ! Cette marche nous ayant bien fatigués, nous décidons de nous passer du diner.
Le chauffage ne fonctionnant pas, je suis obligé de déménager. Cet ultime effort aura raison de mes dernières forces : quelques minutes plus tard, je m’endors comme une masse.
Lundi 2
Nous nous sommes donné rendez-vous à huit heures pour prendre le petit déjeuner. Par acquis de conscience, je vérifie l’horaire et découvre avec stupéfaction que la cérémonie d’ouverture débute à… huit heures ! Nous nous précipitons à l’accueil. Certains participants dont quelques officiers sont arrivés. Ils nous rassurent et nous disent de prendre quelques minutes pour avaler un café. Nous nous exécutons et dix minutes plus tard, après nous être également changés, nous pénétrons dans la salle de conférence, où nous attendrons jusqu’à 9H45 que la cérémonie débute enfin !
Le repas de midi est assez spécial : ananas sur jambon, viande non déterminée avec champignons et une glace, normale elle. Nous prenons donc quelques forces, qui se révèleront utiles puisque les intervenants de l’après-midi nous emmènerons jusqu’à 18H30, sur des sujets ma foi très intéressants.
Vers 19H, nous partons. Nous redécouvrons l’Avenue Florida, dont les nombreux commerces sont cette fois ouverts et où une foule dense se promène. Nous visitons une luxueuse galerie marchande, aux plafonds recouverts de fresques magnifiques.
Nous remontons ensuite Corrientes le long de laquelle se succèdent de nombreux cabarets de tango puis tournons à droite, dans une petite rue, où, dans un bâtiment haussmannien, se cache le « Million », un bar au somptueux décor. Nous y dégustons un cocktail, en compagnie d’Emilio, le chat noir qui règne sur les lieux et qui n’hésite pas lui aussi à siroter son cocktail – en fait de l’eau – bien installé sur le bar.
Nous mangeons dans une pizzéria où je plaisante avec jeune la serveuse, très souriante, provoquant ainsi les soupçons de ma collègue qui m’accuse, très injustement, de travailler mon espagnol uniquement quand ça m’arrange.
Alors que nous terminons notre repas, la file d’attente s’allonge : il est vingt deux heures, c’est l’heure habituelle à laquelle les argentins dînent. Un policier, vêtu d’un treillis et protégé par un gilet pare-balles assure la sécurité dans ce quartier pourtant très tranquille.
Mardi 3
La journée de conférence se déroule bien. Seul souci, le programme est modifié et les ajustements de dernières minutes que nous avions prévu pour nos présentations doivent être oubliés. La mienne est maintenue au lendemain. Tout va bien.
Le soir, nous nous rendons à « La Cigale », un bar où se retrouve la jeunesse de la ville et où le hasard nous offre une soirée française, avec Kir, Ricard etc.… Il faut dire que le disc jockey est français. Il nous mettra d’ailleurs un petit Gainsbourg, « Requiem pour un con ». Nous prenons un cardinal, puis un sandwich copieux qui nous tiendra lieu de repas, avec une bière : la Quilmes est LA bière locale. Brassée dans un quartier de Buenos Aires duquel elle emprunte le nom, cette bière est une véritable institution en Argentine. Comme ses sœurs d’Amérique Latine, elle est légère, bonne mais sans plus.
Mercredi 4
La journée nous est réservée et ma collègue et moi nous succédons au micro, avec succès, malgré une présentation toute neuve et donc forcément imparfaite. La journée est également marquée par le début des galères avec les banques. Comme d’habitude, nous avons quelques dépenses professionnelles à régler sur place, mais, malheureusement, suite à la déroute économique de 2001, les distributeurs sont plafonnés à un niveau très bas : tout le reste de la semaine, nous devrons multiplier les retraits sans toutefois réussir à réunir la somme due : nous devrons donc régulariser à notre retour, depuis la Martinique.
Le soir, nous mangeons sur Puerto Madero, en compagnie de notre traductrice. De nouveau nous dégustons des viandes excellentes, accompagnées de cœur grillé. Le vin argentin est lui aussi à la hauteur de son excellente réputation. La viande est cuite sur une matrice cylindrique sur laquelle les bêtes sont accrochées, ou plus exactement crucifiées, les pattes écartées, le ventre ouvert. Nous mangeons également du fromage, en entrée, et terminons avec une glace. Une petite promenade nocturne, le long de ce site magnifique nous aide à digérer avant de monter dans un taxi et de rentrer au cercle.
Jeudi 5
Après une intense matinée de travail, la Gendarmeria Nacional nous invite à visiter la ville en bus. Nous redécouvrons ainsi les monuments, principaux édifices et parcs de Buenos Aires avant de nous rendre dans le quartier de la Boca. Là, nous visitons la « Bombonera », le stade qui applaudit aux exploits de Diego Maradona : un tout petit stade dans le quel le public est très proche du terrain, d’où son surnom de bonbonnière. A l’entrée, les nombreux curieux photographient la statue du joueur, le meilleur de tous les temps. Du moins selon les argentins…
Nous marchons ensuite jusqu’au Caminito, le « petit chemin » où serait né le tango il y a un peu plus d’un siècle. Les maisons y sont peintes de couleurs vives, des personnages sont installées aux fenêtres et de nombreux bars attendent les touristes devant lesquels quelques guitaristes jouent et chantent le tango. Des danseuses et danseurs proposent que l’on se fasse photographier en leur compagnie, de nombreux rabatteurs insistent pour vous amener dans les bars : ces mini-agressions gâchent un peu cet endroit magique, étonnamment planté au cœur d’une banlieue délabrée où il ne fait guère bon traîner le soir. Nous remontons dans le bus et rentrons au cercle après avoir traversé la Recoleta, le quartier résidentiel du nord de la ville, le plus animé la nuit. Un cimetière, rappelant celui du Père Lachaise à Paris avec ses imposants monuments, débouche sur une place ombragée par de gigantesques ficus dont les imposantes racines serpentent avant de s’enfoncer dans le sol.
Le soir, nous avons rendez-vous avec le collègue de l’Ambassade et deux des Argentins avec lesquels il nous a rendu visite la semaine passée en Martinique. Ils nous emmènent dans un bar à tapas où nous prenons l’apéritif avant d’aller manger dans un restaurant de Recoleta. Une fois de plus, la viande succulente est au menu. Le ventre plein, nous nous dirigeons ensuite vers une boite. Un ami des argentins négocie notre entrée : apparemment il connait bien les lieux puisque nous ne paierons rien, pas même la bouteille de Champagne qui nous y est servie. L’endroit est pour le moins spécial : des dizaines de jeunes et jolies filles, souvent transformées par le bistouri d’un chirurgien esthétique, très court dévêtues et tarifées, déambulent le long de la piste où les modèles, plus déshabillées encore se prélassent langoureusement le long des barres, sur une excellente musique qui nous ramène aux années quatre vingt : à gauche, à droite, en haut, il y en a partout : il est impossible de poser son regard ailleurs… certaines fausses clientes tentent des sourires, mais aucune ne propose directement ses services. Parmi elles, manifestement, de très jeunes filles sont malheureusement là par « obligation », la prostitution, autorisée ici, étant leur seul moyen de subsister. Ailleurs, beaucoup d’autres, moins gâtées par la nature, récupèrent pendant ce temps les cartons qui jonchent les rues commerçantes, afin d’en tirer quelques pesos. Une des filles, très jolie au demeurant, semble avoir jeté son dévolu sur moi. Elle ne me quitte pas des yeux, m’obligeant à me concentrer sur mon verre, sous les quolibets des collègues, amusés ou jaloux. Après qu’un couple – habillé celui-là – nous a offert une excellente prestation de tango, nous terminons nos coupes et sortons. La fatigue prenant le dessus nous décidons de ne pas terminer la soirée dans un des nombreux autres établissements de ce type…
Vendredi 6
La dernière journée de conférence se termine par une très officielle cérémonie de clôture au cours de laquelle je décide finalement de prononcer mon discours en espagnol, recueillant ainsi les félicitations des autorités argentines, parmi lesquelles deux ministres et plusieurs généraux, qui apprécient ce geste, connaissant mon niveau dans la langue de Cervantès. Je reçois ma plaque souvenir et distribue mes médailles avant de participer au cocktail.
Au cours d’une discussion avec un officier, nous évoquons Boulogne, où est décédé le Général San Martin, libérateur du pays : celui-ci m’apprend alors que sa grand-mère est elle-même née à Boulogne !
Le soir, nous avons réservé nos places pour un spectacle de tango dans un luxueux cabaret de la Boca, « Senor Tango », où Lisa Minelli et Mikaïl Gorbatchev nous ont précédés. Avant le spectacle, pendant le repas, les convives sont invités à monter sur scène pour se faire photographier avec un ou une danseuse, en tenue de gala, avec un chapeau sur la tête pour les hommes, la jambe droite levée et posée sur la cuisse du danseur pour les femmes. Certains n’ont pas peur du ridicule, mais il est vrai qu’il ne tue pas…
Le spectacle commence enfin. Sur une musique endiablée deux cavaliers entrent sur scène et simulent un combat à cheval avant de rejoindre les coulisses. Quelle entrée ! Viennent ensuite quelques musiciens andins, du Paraguay, en costumes et instruments traditionnels. Puis l’orchestre composé de trois cordes, d’un bandonéon, d’un piano et d’un synthé entame les premières notes de tango. Les couples se succèdent sur scène, tous aussi virtuoses, acrobates, gracieux, souples, violents, sensuels, sexy, machos… Entre les chorégraphies, dont une sur un remarquable arrangement de Roxanne de Police, un chanteur nargue les spectateurs brésiliens (il est question de football), et deux chanteuses ravissent les spectateurs. Nous profitons également de la présence de deux virtuoses : un pianiste et un bandonéoniste qui fit partie de l’orchestre d’Astor Piazzolla. Un spectacle éblouissant – je précise que je ne suis absolument pas fan de tango – qui se termine en apothéose sur « Don’t cry for me Argentina », ou plus exactement « No llores por mi Argentina », chanté en trio. Un gigantesque drapeau argentin descend du plafond : les danseurs et danseuses en saisissent les extrémités et le déploient sur toute la scène : très émouvant.
Malgré la qualité du spectacle qui frise la perfection, je ne recommande pas ce show : en effet, il y est interdit de prendre des photos, et le repas est trop expéditif. L’addition salée est justifiée s’agissant du spectacle, mais vraiment pas pour ce qui concerne l’accueil.
Samedi 7
Le gendarme qui nous avait accueillis nous emmène à l’aéroport d’où l’avion décolle à 12H30. Après un survol à très basse altitude des sommets enneigés de la Cordillère des Andes qui nous offre une vue absolument féérique – l’avion est déjà en phase de descente - nous nous posons à Santiago du Chili, où nous avons à peine le temps de prendre un verre avant de repartir vers de nouvelles aventures.
Encore une semaine riche de souvenirs et d’émotions ! Un seul regret : que le trois mats à quai à Puerto Madero ne fût pas le Libertad, navire école de la Marine argentine qui vient régulièrement faire escale à Boulogne, en hommage à San Martin. Tout au long de cette semaine, les Argentins n’ont cessé de vanter la beauté de leur pays : les Chutes d’Iguaçu, la Pampa, Bariloche, la ville du chocolat, la Patagonie et de l’autre côté du détroit de Magellan, la Terre de Feu. Mais la taille du pays, cinq fois la France, impose des déplacements en avion entre les sites et il est conseillé, pour voir l’essentiel, de passer au moins trois semaines sur place. Pourquoi pas après tout ?
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