QUAI N° 14 ET SA VERSION MIROIR PAR MACHA

"QUAI N° 14" est une très courte nouvelle écrite dans le cadre d'une participation à un concours. La longueur était imposée, ainsi que le thème, "policier".

Avec Macha Sener, nous avons eu l'idée d'écrire la même histoire, vécue par deux protagonistes différents....

En voiture...




QUAI N°14


Le menton bien enfoncé dans le col de mon blouson, il est 7h25 quand je pousse la porte de la gare, libéré de la glaciale humidité d’un crachin matinal persistant.

Le cheminot mal réveillé qui arpente le quai sous sa casquette bleue ne sifflera que dans vingt minutes. Il n’était pas question que je rate ce train. Des mois de patience, des semaines et puis des jours, une longue attente enfin récompensée. Non, je ne pouvais pas manquer ce train. Mon train. Notre train.

Je m’installe sur le cuir glacial d’un siège usé de la voiture 17. Il fait froid. Il fait sombre. Doucement, sans bruit, comme pour ne pas attirer l’attention sur leur visage blafard, les autres voyageurs s’installent. La plupart se rendormiront très vite. 7h45. Un coup de sifflet strident libère la locomotive qui doucement, puissamment, tel un percheron, tire son lourd chargement.

8h10. Le train s’arrête en gare d’Etaples. J’ai froid. Je couvre mes jambes et me recroqueville. Je pense à ton sourire que je rejoindrai dans deux heures et dix longues minutes. Dans cent trente minutes. Comme il est bon de compter enfin en minutes ! Mon esprit s’évade. Il rejoint mon âme et mes bras déjà te serrent. Le train s’ébranle à nouveau. Seul mon cœur reste chaud. Il bat. Il bat comme jamais il n’a battu. Que fais-tu à cet instant ? Peut-être es-tu déjà au volant ? Peut-être penses-tu à moi ?

9h00. Le train ralentit, puis s’arrête, essoufflé en gare d’Amiens. Douze minutes d’arrêt. Il fait toujours aussi froid. Je me sens bien, serein. Quatre-vingts minutes. Après ces douze éternités, le convoi redémarre enfin. Les voyageurs s’éveillent, les sandwiches sont engloutis, les téléphones indiscrets dialoguent. Tous ces gens, horriblement banals, partent travailler. La routine a envahi leur regard absent. Je reste indifférent. Nous ne voyageons pas dans le même train. Le mien, c’est le nôtre. Personne ne peut y monter, encore moins un de ces êtres fades et sans histoire. J’en suis sûr, tu es en route…

9h20. Une heure. Soixante minutes. Tu es en avance, bien sûr. Tu franchis la Porte d’Orléans, Alésia, Denfert-Rochereau. Tu roules plein nord. Mon corps est agité de légers tremblements. Le froid cède la place à l’émotion, à la hâte, à l’envie, à l’excitation. Imperceptiblement, mon cœur accélère le rythme, complice. Les minutes n’égrènent plus des secondes mais d’interminables lenteurs. Mon regard se promène d’un visage à l’autre. Ils me regardent, certains avec reproche. Ils savent que je ne vais pas à Paris, ils savent que je vais seulement me jeter dans ton sourire, à corps éperdu. Tu gares ta voiture, avec calme et dextérité.

10h. Le train traverse la banlieue, serpente parmi ses immeubles sans âme, immensément tristes, irrémédiablement lugubres. Je suis absent. Je ne vis pas dans ce monde. Non. Le mien est musique, le mien est lumière. Plus les minutes passent, plus elles durent, cruelles, impitoyables. Les gens commencent à gesticuler, comme pour aider le train à atteindre plus vite sa destination. Mon coeur s’agite aussi, il bat une tendre chamade. Je m’abandonne à cette douce nervosité. Tu viens d’entrer dans la Gare du Nord. Tu attends fébrilement que le grand tableau crépite. Quai n°14.

10h15. Avec cinq minutes d’avance, le train entre en gare comme le carrosse du prince foule le pavé de la cour du château de sa dulcinée. Les freins poussent leur cri strident. Fière, le devoir accompli, la machine s’arrête enfin. Enfin !

Etonnamment, j’ai retrouvé mon calme. Je descends, lentement, chargé d’une valise couleur de ciel. Une valise si lourde et pourtant si légère. Les courants d’air ajoutent au froid d’automne. Les mains dans les poches, une écharpe rouge drapée autour du cou sous ton manteau bleu, tu m’attends, souriante et fébrile.

J’avance doucement vers toi. Je ne vois pas encore ta silhouette gracile. Au bout du quai, comme un essaim de guêpes autour d’un dessert sucré, un attroupement grouille dans une étrange confusion. J’aperçois un corps qui gît, dans une mare de sang, sur le quai glacé. Je prends peur. L’adrénaline me submerge. Je me précipite.

Je me rassure très vite quand je découvre enfin que c’est un homme que les badauds asphyxient de leur indécente présence. Où es-tu ? Tu n’es pas là !

Mon téléphone me ramène à la réalité. Message. Bien sûr, tu as été retardée.

« Je suis désolée. Je ne peux pas. Je n’ai pas trouvé la force. Pardonne-moi. »

Ce n’est pas possible ! C’est une mauvaise blague ! Tu te caches ! Où es-tu ?

Je regarde partout. Je ne te vois pas. Une horrible sensation de solitude, et d’abandon m’envahit. Mes yeux s’affolent, balaient la gauche, scrutent la droite, et s’arrêtent enfin sur cette jeune femme dévouée qui prodigue les premiers soins à ce pauvre hère dont la triste vie va peut-être s’arrêter là, abattu par une balle perdue ou par son passé sulfureux, sur ce quai de gare où la mienne va commencer. Elle lève la tête. Nos regards se croisent, nos regards se détournent, nos regards se croisent à nouveau.

Je glisse le téléphone dans sa housse, abasourdi. L’homme est mort.

Je te cherche encore et puis je regarde cette femme. Une très jolie femme. Elle me regarde aussi, avec une moue discrète, comme pour s’excuser de n’avoir pu sauver la victime. La foule se disperse. Je ne vois plus que ses yeux. Deux jolis yeux verts qui me sourient.

Je m’échappe, troublé. J’entre dans une brasserie de la gare. Je m’assois et commande un café, dépité. Je t'en veux. Comment as-tu pu me faire une chose pareille ? Pourquoi ?

La porte s’ouvre, le jeune médecin entre et s’assoit à une table à droite sans me voir. Je la regarde. Je la trouve magnifique dans sa tenue faussement négligée.

Elle lève la tête, m’aperçoit. Une expression de surprise fixe un instant ses traits gracieux. Elle me sourit, comme à un ami de longue date.

Je lui rends son sourire. Déjà, je crois que je ne t’en veux plus.

Un homme est mort assassiné ce matin à la Gare du Nord.

Un homme est mort et deux sourires l’ont déjà oublié.





QUAI N°14

Par Macha



Rien ne s’est passé ce jour-là comme d’habitude, capitaine.

A 7h j’étais déjà levée, mon réveil n’avait même pas sonné. Vous savez pourtant combien je ne suis pas matinale, mais ce lundi 12 novembre, j’avais les yeux ouverts largement avant l’heure de la sonnerie tant détestée. J’étais déjà pleinement opérationnelle, détendue, disponible. Je me suis préparée tranquillement, avant l’arrivée de la nounou des enfants.

8h30. Comme j’avais prévu que les petits n’iraient pas à l’école ce jour-là, la nounou est arrivée tard. J’ai discuté quelques instants avec elle, puis j’ai embrassé mes enfants dans leurs lits, joué un peu avec eux, profité de leurs sourires, avant que la jeune fille vienne prendre le relais. J’étais déjà attentive au moindre appel de votre part qui me signalerait une nouvelle mission. Pourtant, on appréhende en général ces annonces de nouvelles horreurs, de nouveaux drames.

8h45. Vous n’aviez pas encore appelé, alors je suis partie en voiture pour mon bureau, non loin de là. Il faisait froid. Dans ma voiture, j’ai vite allumé le chauffage, et aussi la radio pour écouter un peu de musique douce. Je me préparais à une journée de pénible paperasserie, je faisais mentalement la liste des affaires courantes... J’étais résignée à vivre une journée comme les autres, enfermée dans mon laboratoire, à travailler en solitaire, plongée dans mes dossiers, sans contact avec le monde des vivants. Cela faisait quelques années maintenant que je n’avais plus d’autre vie que cette routine, plus d’autres conversations que celles que j’avais avec mes enfants.

9h00. Vous m’avez appelée sur mon téléphone portable. Pendant douze minutes de cette longue conversation téléphonique, vous m’avez donné tous les détails d’une nouvelle affaire, un nouveau mystère à résoudre, et donné l’ordre d’aller sur les lieux pour les premières constatations. J’ai changé de route : direction la capitale, gare du Nord...

9h20. J’entrais dans Paris, franchissais la Porte d’Orléans, puis Alésia, Denfert-Rochereau. Je roulais plein nord. A proximité de la gare du Nord, j’ai retrouvé ma place de stationnement fétiche, près de la gare routière, juste devant l’entrée des autobus. C’est étrange, chaque fois que je vais là-bas, elle est toujours libre, facile d’accès. Je me suis garée sans aucun souci.

10h. Je suis entrée dans la Gare du Nord. Direction le quai n°14, en suivant scrupuleusement vos instructions. J’appréhendais la foule déjà présente, agglutinée autour de ma victime. Je hais la curiosité morbide des badauds, leurs commentaires écervelés, leurs questions indiscrètes... Malgré les agents qui essayaient de les tenir à distance, ils étaient déjà nombreux à grouiller autour de mon cadavre, comme des mouches avides de sang et de drame. Vous savez comme dans ma spécialité nous pouvons parfois être possessifs avec nos éléments d’enquête, capitaine.

10h15. Le train prévu sur cette voie est entré en gare. J’enrageais, il allait y avoir encore plus de monde, plus de passage, plus de perturbations...

Pendant que je mesurais les caractéristiques cadavériques, que j’inspectais les blessures et les plaies, que j’évaluais la quantité de sang perdue par ce qui avait été un homme encore vivant deux heures auparavant, j’ai entendu des sonneries de téléphones portables, des pas qui se précipitaient, d’autres qui s’arrêtaient, des voix qui murmuraient. Autour de moi à genoux devant cet homme à terre, j’entendais les chahuts et les bousculades des passagers qui retrouvaient leurs proches, et les frémissements des curieux qui se poussaient du coude pour commenter la scène de crime.

A un moment, j’ai relevé la tête au-dessus de mon « cas ». Mon regard a croisé celui d’un homme en veste crème, avec une lourde valise bleu ciel. Il avait l’air désemparé, désorienté. Il semblait assommé, mais pas du tout concerné par l’homme allongé sur le sol que j’étais venue inspecter. Arrêté en plein milieu du quai, il semblait foudroyé par le sort. J’ai détourné le regard. Puis, comme magnétisée par sa détresse, je l’ai regardé à nouveau. Lui aussi. Son regard était si doux, à la fois si triste, et si plein d’espoir...

J’ai essayé de lui sourire discrètement, mais je ne pensais pas qu’il s’en apercevrait vraiment. Il est rare qu’on fasse attention aux médecins légistes. En général, ce sont les victimes qui captent toutes les attentions. Mais cet homme-là ne regardait que moi. Je notais mentalement ses petites lunettes rectangulaires, ses cheveux courts un peu grisonnants, la douceur de ses traits. Et pendant que je me repenchais sur mon travail, je l’ai senti qui repartait, ses pas se perdant dans la foule, ombre perdue dans le hall froid et impersonnel de cette gare.

Après les examens préliminaires, j’ai enregistré sur mon dictaphone toutes les remarques qui semblaient pertinentes pour l’enquête en cours concernant la victime. Le photographe de la PJ avait pris tous ses clichés, et j’ai signé les papiers nécessaires pour l’envoi du corps à l’institut médico-légal. Avant de partir rejoindre mon cadavre pour procéder à son autopsie, j’ai décidé de m’accorder une boisson chaude. J’avais besoin de réconfort, j’étais frigorifiée par ces longs moments passés à genoux sur le bitume glacé de ce quai de gare ouvert aux quatre vents.

Je suis entrée dans une brasserie de la gare et je me suis assise rapidement, frottant l’une contre l’autre mes mains gelées. J’ai commandé un thé citron, et j’ai regardé autour de moi.

C’est là que j’ai revu l’homme à la veste crème. Il me regardait avec une expression étrange, tellement tendre.... J’ai eu l’impression de le reconnaître, comme si nous avions été familiers l’un de l’autre depuis très longtemps, que nous nous étions perdus, et qu’enfin le hasard nous remettait sur le même chemin. C’est seulement quand il m’a souri que je me suis rendu compte que moi aussi je lui souriais.

Et puis j’ai oublié mon enquête en cours, Capitaine.

Vous comprenez, des morts moi j’en vois tous les jours.

Alors que le bonheur...

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